Raices : revue d'actualité, culture et langue espagnoles

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Infiernos y paraísos

La vida loca

par Daniel Matias

« C’est en Espagne que les hommes ont appris qu’il est possible d’avoir raison et cependant souffrir la défaite. Que la force peut vaincre l’esprit et qu’il y a des moments où le courage n’a pas de récompense ». En ces temps de récupération politicienne et de détournement des valeurs, il n’est pas inutile de rappeler ces mots d’Albert Camus. Des mots lucides à propos d’une dure réalité. Dure comme le rouleau-compresseur franquiste, vichyste, nazi qui s’abattit sur les Républicains. Jacques Fernandez nous rappelle (p26) le sort d’une partie de ces hommes, enfermés à Mauthausen.
L’esprit résistant vaille que vaille – ici sous la forme incroyable d’un orchestre – dans l’attente de lendemains qui chantent. Une résistance inouïe à la hauteur de la déception de voir Franco conforté par les démocraties au sortir de la guerre. En relisant ces mots de Camus, il me vient à l’esprit la dernière image d’El Somni, le documentaire primé au festival Cinespaña (p32). Un berger catalan, seul, sans ses bêtes, face à une voie ferrée en construction. Une image appelant chacun à se poser la question d’un progrès effréné qui laisse l’homme libre au bord de la route en ayant pris soin de détruire son univers.
Combien sont-ils ces perdants de l’Histoire ? S’ils se comptaient, ils verraient qu’ils sont les plus nombreux, crise ou pas crise. Ils sont Nicaraguayens, libérés par leurs propres moyens de 43 ans de dictature, agressés par l’empire étasunien puis déçus par les dérives d’hommes un temps providentiels (p8). Ils sont Salvadoriens, victimes d’une guerre de gamins sans espoir auxquels ne restent que l’exil US ou la mort comme échappatoire*. Ils sont Espagnols, plus précisément elles sont Espagnoles, stigmatisées en cas de grossesse non désirée, livrées à elles-mêmes quand elles n’ont pas un nom ou un niveau social qui leur permet d’avorter en toute sécurité (p16).
Mais parfois les perdants gagnent. À l’image du retour au pouvoir des anciens guérilleros uruguayens après les années de torture dans les geôles de la dictature (1973-1985). L’écrivain Carlos Liscano vient ainsi d’être nommé vice-ministre de l’Education et de la Culture. Il nous avait confié il y a un deux ans (voir Raíces n°6) que « l’échec est consubstantiel aux luttes. Il faut en connaître plusieurs, résister pour voir triompher une nouvelle réalité ». Parfois les perdants gagnent. Peut-être le titre d’un poème de Machado (p52) ou d’un tango de Piazzolla (p40). Qui sait ?

* Le 2 septembre dernier, le documentariste franco-espagnol Christian Poveda était assassiné par un membre des maras (gangs présents en Amérique centrale qui rassemblent des centaines de milliers de jeunes désocialisés et violents – voir Raíces n°7). Il venait de réaliser La Vida Loca, un documentaire coup-de-poing sur ces mêmes maras et sur l’échec de la politique ultra-répressive des autorités salvadoriennes à leur égard. Ce numéro de Raíces lui est dédié.


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