Antonio Machado : Un pédagogue précurseur de l’Enseignement populaire en Espagne
par Elrik Fabre-Maigne
« Diffuser la culture, ce n’est pas distribuer une richesse limitée à une minorité pour que nul n’en jouisse entièrement : c’est éveiller les âmes endormies et accroître le nombre des êtres capables de spiritualité » Antonio Machado
L’année 2009 aura été le 70° anniversaire de la mort à Collioure d’Antonio Machado, un des plus grands poètes du XX° siècle, chassé de son pays par le Franquisme. Quelques hommages lui ont été rendus à ce titre, dans le cadre des commémorations de la Retirada. Mais cet Andalou, qui gagnait sa vie comme professeur de français, n’était pas seulement un rêveur. Appartenant à une famille libérale et érudite, son père lui avait fait donner une formation civique et puritaine, chez ses amis de l’«Institución libre de enseñanza».
Ce n’est donc pas un hasard si Antonio consacra une de ses plus belles élégies à Francisco Giner de los Ríos (1839-1915) : philosophe et pédagogue espagnol, « joyeux vieillard à la très sainte vie », fondateur et directeur de cette Institution, qui « rêvait que l’Espagne refleurissait ». Ce personnage clef de l’histoire de l’éducation en Espagne, a eu une grande influence sur l’intégration dans son pays des idéaux libéraux des Lumières ; et en particulier du radicalisme français, qui seront en grande partie repris par les intellectuels républicains. Un autre maître aura sur Machado une influence prépondérante : fils spirituel de Miguel de Unanumo, le recteur de Salamanque, il sera comme lui « un agitateur de consciences ». Et il a pris parti contre cette Espagne « qui fait semblant de prier mais ne daigne se servir de sa tête que pour charger ». En 1931, il entre en contact avec l’association des « Intellectuels pour la Culture » que présidait Romain Rolland. Dès l’élection de la II° République, il adhère au « Groupement des Intellectuels au Service de la République » ; on connaît la suite tragique.
Machado définissait ainsi sa mission : « Pour nous, diffuser et défendre la culture sont une même chose : augmenter dans le monde le trésor humain de conscience vigilante ».
Il fut un grand pédagogue, ouvert à l’émotion plus qu’à la science universitaire. Que ce soit dans ses écrits philosophiques ou dans sa poésie, il avait la vision de l’essentiel et le souci du transmissible, de l’autre. Humble, il parlait aux humbles plus qu’aux savants. « Écrire pour le peuple, que voudrais-je de plus ? Désireux d’écrire pour le peuple, j’appris de lui tout ce que je pus, beaucoup moins, bien sûr, qu’il ne sait. Écrire pour le peuple, c’est écrire pour l’homme de notre race, de notre terre, de notre langue, trois choses inépuisables que nous ne finissons jamais de connaître. Écrire pour le peuple, c’est se nommer Cervantès en Espagne, Shakespeare en Angleterre, Tolstoï en Russie ...».
Il avait l’intime conviction qu’il incombe aux cadres intellectuels de la bourgeoisie de diffuser la culture auprès des populations laborieuses, des travailleurs, ces « hommes ingénus, élémentaires, fondamentaux » et héritiers d’une sagesse immémoriale. Il supposait que cette culture est universelle, qu’elle leur convient et doit les intéresser.
Dans son roman Juan de Mairena, Machado affecte de rapporter les propos d’un professeur de rhétorique, d’après les réflexions de son propre maître disparu, le Professeur Abel Martin. Celui-ci avait l’idée de fonder une « École Populaire de Sagesse ». …Cette école aurait eu du succès en Espagne, à condition, bien entendu, qu’elle puisse compter sur des maîtres capables de la faire vivre. … « Notre mission consiste à prendre les devants au moyen de notre intelligence et à rendre sa dignité humaine à l’animal humain. Voilà la finalité la plus profondément didactique de notre École Populaire de Sagesse. » (p. 186-7, 191).
Professeur de français en Soria, puis en Castille, Machado pouvait dire qu’il ne devait rien à personne, sinon à son travail :
J’accomplis mon labeur,
de mes deniers je paie
l’habit qui me couvre,
la demeure où j’habite,
le pain qui me nourrit,
la couche où je repose…
La guerre d’Espagne et la victoire des ennemis de la démocratie, hurlant « Vive la mort » et « Mort aux intellectuels », massacrant ceux-ci en premier, les enfouissant dans des fosses communes avec les travailleurs qui avaient élu les Républicains pour faire des réformes combien nécessaires, viendront briser tous ses espoirs.
Mais Antonio Machado aura porté jusqu’à sa mort tragique cette belle utopie de concevoir et défendre une École pour tous. Belle et noble leçon qui devrait guider les actuels élaborateurs de nos soi-disant « politiques éducatives et culturelles ».
E.F.M.