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» La mémoire sélective de l’Espagne
Par Daniel Matias
Il aura fallu plus de soixante-dix ans et la volonté d’un réalisateur berbère espagnol originaire de Melilla, ville-symbole du putsch militaire contre la République, pour qu’enfin sortent de l’oubli les dizaines de milliers de berbères du Rif enrôlés de force par Franco. Avec Los Perdedores, le visage de l’Histoire espagnole a changé. Reste à l’accepter pour que le pays connaisse un avenir apaisé et conscient de sa diversité.

L’Histoire est toujours racontée par les vainqueurs. Il arrive même que ceux-ci oublient dans le récit de leur épopée le rôle décisif joué par des hommes considérés en leur temps comme de la chair à canon. L’Espagne en est un cruel exemple. Trente ans après la transition démocratique, le travail de mémoire sur la guerre civile et la dictature franquiste est enfin accompli par l’intermédiaire de la loi sur la mémoire votée par le Parlement espagnol. Pourtant, un sentiment d’injustice perdure. Une cicatrice n’a jamais été refermée. Les dizaines de milliers1 de Rifains (originaires du Rif, une région berbère du nord du Maroc sous domination espagnole ente 1912 et 1956), envoyés se battre sur la péninsule par Franco, et ce dès le début du conflit, ont été oubliés. L’amnésie continue donc à frapper l’Espagne.

Sur la vision, le destin de ces hommes, les documents sont rares. Les travaux courageux d’une historienne2 rappelant le rôle joué par ces Rifains dans le cours de l’Histoire en font partie. Le postulat d’une Espagne catholique libérant un pays aux mains des républicains sert toujours à résumer le conflit fratricide espagnol. Des voix et des images sont enfin venues contrarier cette vision inoxydable de la guerre d’Espagne. Le mérite en revient à Driss Deiback, un homme qui n’a pas hésité, selon les mots d’un de ces amis républicains, à « traverser un véritable champ de mines » afin de rendre leur dignité à ces oubliés de l’Histoire et à éclairer d’un nouveau jour une guerre que l’on croyait si bien connaître. Los Perdedores : les Perdants. Le titre du documentaire ne pouvait être mieux choisi pour illustrer le destin de colonisés humiliés, instrumentalisés, blessés, tués. Acteurs d’une drôle de guerre qui les voyait lutter contre leurs intérêts et contre un ennemi qui, dans une proportion non négligeable, était sensible à l’idée de rendre aux peuples colonisés leur liberté.
Comment est donc né le projet du documentaire ?

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