» Paraguay : la fin d’une époque ?
par Daniel Matias
Le parti Colorado, au pouvoir depuis 60 ans, pourrait se faire ravir la place par un ancien évêque. Fernando Lugo, défenseur des pauvres et de la réforme agraire, est le favori des élections du 20 avril prochain.
Une révolution est peut-être en cours au Paraguay. Dans ce petit pays de six millions d’habitants, coincé entre le Brésil et l’Argentine, un seul parti domine la vie politique depuis 1947 : le parti Colorado. Les Paraguayens ont tour à tour connu une des dictatures les plus répressives d’Amérique latine, avec le sinistre général Stroessner au pouvoir entre 1954 et 1989, et l’élection de cinq présidents colorados. Même si la démocratie a été formellement rétablie en 1989, le quotidien des Paraguayens est toujours dominé par le clientélisme et la corruption. Le Paraguay serait le deuxième pays le plus corrompu de la planète selon l’ONG Transparency international.
Les élections présidentielles (à un tour) du 20 avril prochain pourraient voir un ancien évêque faire basculer le Paraguay à gauche. Durant les onze années de son évêché, Fernando Lugo a notamment pris la défense, contre les grands propriétaires fonciers, des mouvements paysans réclamant une refonte en profondeur du système agraire dans un pays où 3 % des propriétaires possèdent 80 % des terres. À la tête d’une coalition de partis allant du centre-droit à la gauche, sa candidature porte tous les espoirs des classes populaires.
Il faut dire que la situation sociale et économique du pays est catastrophique. Plus de 60 % des habitants vivent dans la pauvreté. Environ 80 % d’entre eux n’ont pas accès aux soins de santé de base. Près de 400 000 paysans n’ont pas accès à la terre du fait d’une agriculture intensive tournée vers un soja essentiellement transgénique. Le Paraguay est aujourd’hui le quatrième producteur mondiale du nouvel or vert. Conséquence : plus de cent mille Paraguayens quittent chaque année la campagne pour les bidonvilles d’Asunción, pour l’Argentine voisine ou pour l’Espagne. Les envois de fonds des migrants représentent désormais la seconde rentrée financière du pays, dépassés seulement par les exportations de soja. L’évêque « rouge », comme certains l’ont surnommé, veut donc transformer le pays où, dénonce-t-il : « 500 familles vivent comme des dieux et un million de familles vivent comme des mendiants ».
En quelques mois, Lugo est devenu un cauchemar pour la classe dominante paraguayenne, qui redoute que le Paraguay succombe, à son tour, à la vague de gauche qui a frappé le continent latino-américain depuis l’élection d’Hugo Chávez au Venezuela. Il suscite également l’inquiétude du côté de Washington. Situé entre l’Argentine et le Brésil, le Paraguay constitue un État tampon concentrant divers enjeux géopolitiques.