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Daniel Matias

» Almudena Grandes
» Une histoire espagnole

propos recueillis par Daniel Matias

« Petit Espagnol qui viens au monde, que Dieu te garde : l’une des deux Espagnes te glacera le coeur » : les vers solennels d’Antonio Machado résonnent dans le dernier roman d’Almudena Grandes, Le cœur glacé, qui a connu un immense succès en Espagne. Rencontre avec l’auteur du roman le plus espagnol, sans doute aussi le plus universel, de la rentrée littéraire française.


Albert Camus disait que l’Espagne lui avait enseigné une chose : ce ne sont pas toujours les « bons » qui gagnent. C’est ce que découvriront les personnages principaux du roman d’Almudena Grandes, Álvaro à travers le destin de son père Julio, et Raquel via celui de son grand-père Ignacio. L’écrivaine madrilène nous offre une fresque de l’Espagne du XXème siècle avec pour viatique les vers célèbres du grand poète espagnol Antonio Machado, le destin tragique du pays « glaçant le cœur » de plusieurs générations d’Espagnols. Une glace née de la cruauté, de l’injustice, de la misère, de l’exil, et perpétuée par la paix des cimetières. En invitant chaque Espagnol à se plonger dans le miroir de sa mémoire, Almudena Grandes a touché les cœurs : l’an dernier plus de 300 000 d’entre eux ont fait leur la traversée d’une Espagne tragique et belle à la fois au moment même où le pays s’apprêtait enfin à légiférer sur le sort des victimes du franquisme.


RAICES : Certains écrivains de la nouvelle génération, comme Lucía Etxebarría (voir RAICES n°13), n’éprouvent pas le besoin d’écrire sur la guerre civile. Comment en vient-on à passer quatre ans de sa vie à écrire un roman de 1059 pages sur ce sujet ?
Almudena Grandes : Le cœur glacé traite de l’Espagne d’aujourd’hui. Le passé, et donc la guerre civile, trouve sa place dans mon roman car Álvaro Carrión va changer profondément. Mais, c’est vrai que j’écris beaucoup sur cette période car c’est un thème de ma génération. Et je crois que je continuerai à le faire tant que justice ne sera pas rendue aux hommes de cette époque. N’oubliez pas que l’Espagne a connu un sort particulier, injuste et cruel en étant le premier champ de bataille de la Seconde Guerre Mondiale et le pays qui vit, en 1945, les vaincus conserver le pouvoir. Les fascistes purent ainsi rester quarante ans au pouvoir, dans l’indifférence de ceux qui s’étaient alliés contre Hitler. Et Franco renvoya ainsi l’Espagne trente ans en arrière. Un anachronisme qui m’a forcément touché, comme citoyenne et comme écrivaine. L’arbre généalogique est-il une arme de destruction massive dans une famille espagnole ? Il faut souhaiter que non (rires) ! Les secrets de famille génèrent plus de peur quand on ne les connaît pas que le contraire. La meilleure façon de mettre fin à un malaise familial, c’est de les découvrir. La famille sera toujours la famille. Álvaro Carrión ne peut pas faire disparaître l’amour qu’il a pour son père malgré ce qu’il apprend sur lui. Il aime sans pardonner. C’est une petite tragédie qui survit en lui, une fois passé le temps des grandes tragédies.


Parmi les cinq enfants de la famille Carrión, Álvaro est le seul capable de briser les liens de sang, préférant ainsi être en paix avec sa conscience. Le poids de la famille serait-il trop fort en Espagne ?
Il l’est, à l’image de tous les pays méditerranéens. D’autant qu’oncles, tantes, cousin(e)s ou encore grands-oncles et grands-tantes sont très présents. C’est évidemment avantageux de savoir que quoi qu’on fasse, on a toujours un endroit où revenir et où l’accueil sera au rendez-vous. Mais, je n’ai pas la nostalgie de la famille nucléaire, aujourd’hui en recul dans notre société. On apprend beaucoup également sous cette forme. S’agissant de mon roman, j’ai voulu attribuer à chaque membre de la fratrie des Carrión une réaction symbolique face à la guerre civile et au comportement de leur père : Rafa est clairement fasciste ; Julio est indifférent, il peut vivre sans problème avec ce poids ; Angélica ressent quelque chose, mais elle exprime son contraire ; Clara ne veut rien savoir à ce sujet ; et Álvaro, lui, est le seul à s’interroger sur ce que cela implique.








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