»La mémoire retrouvée
propos recueillis par Daniel Matias et Thomas Nispola
Lors du dernier festival Cinespaña, dans la catégorie documentaire, la revue RAÍCES a choisi de primer Bucarest, la memoria perdida, de Albert Solé. Ce parcours sur les traces de son père Jordi - grande figure de l’antifranquisme, artisan de la Constitution de 1978 et ministre de la Culture sous les gouvernements de Felipe González - est aussi une métaphore de la trajectoire d’un pays et une réflexion sur la difficile transmission de la mémoire. Entretien avec le réalisateur, pour évoquer des souvenirs atypiques d’une enfance en exil et affronter les questions toujours ouvertes des héritiers d’une Histoire tourmentée.
RAICES : Comment t’est venue l’idée de ce documentaire ?
Albert Solé : Bucarest, la memoria perdida procède d’un besoin : celui de dire à ma fille de quatre ans que mon père, qu’elle a toujours connu comme une personne âgée sans mémoire par la faute d’Alzheimer, fut une personne qui dévora la vie avec passion et avec un désir profond de justice sociale, un sens de l’engagement politique qu’il poussa jusqu’aux ultimes conséquences bien qu’il lui en coûta nombre de renoncements et de privations. Mais, j’ai également senti le besoin de remettre en ordre ma propre enfance de petit clandestin, remplie d’inconnues et de questions à résoudre. Mon enfance a été atypique : je suis né en exil, à Bucarest où mon père était journaliste de Pirenaica, la radio clandestine du Parti communiste d’Espagne (PCE). Ensuite, nous sommes revenus en Espagne et j’ai appris à me taire ; j’ai été élevé en entendant parler de passages à tabac, de tortures et de prison. Petit, j’avais une peur bleue de la police franquiste. J’allais voir mon père à la prison incognito toutes les semaines, et je ne devais le dire à personne. J’avais un niveau de politisation peu fréquent pour un enfant de mon âge. Sergi Pàmies1, un écrivain fils lui aussi de communistes, a pour habitude de dire que lui et moi sommes comme Obélix : on est tombés dans la marmite de la politique quand on était petit et elle est incrustée dans notre hypothalamus, que cela nous plaise ou non.
Enfant, quelles explications avais-tu sur les choix de vie de tes parents et sur la situation en Espagne ?
Enfant, je me suis réfugié dans des vérités absolues : le mot « Franco » était l’incarnation de la méchanceté, et le mot « communisme » était synonyme de bonté. Mao, Lénine, Marx, Ho Chi Min étaient « bons », Nixon, le pape, Tchang Kai-chek étaient les « mauvais ». Et on ne parlait pas de Staline. Je connaissais les amis de mon père par leur nom de guerre et je savais tout de leurs dossiers judiciaires, des tortures qu’ils avaient subies. J’ai fréquenté beaucoup de leaders historiques de la gauche en exil et j’étais capable de réciter la liste des présidents des pays de l’Est. Incontestablement, l’Espagne que j’ai connue n’avait rien à voir avec l’Espagne du « desarrollismo » [du développement économique] et du tourisme de masse que l’on nous dépeint aujourd’hui. Mon Espagne était une Espagne triste immergée dans un climat de répression terrible.
Penses-tu que la plupart des Espagnols aient eu connaissance de l’existence et du rôle de la radio Pirenaica ?