»Espoirs et désillusions d’un enfant de l’exil
par José Martínez Cobo
Six heures sonnent au carillon de Saint Sernin. C’est un soir frileux de l’hiver 1941. Dans le dépôt où ma mère trie des vêtements nous plions les cahiers. Avec ma sœur et mon frère nous venons tous les soirs, sortant de l’école Lakanal, retrouver nos parents qui travaillent au 71 de la rue du Taur, siège toulousain de la Croix Rouge suisse Secours aux enfants. Miguel Calzada traverse la cour pour parler avec mon père, toujours penché sur les comptes. Ils parlent de clandestinité socialiste, Calzada en est un des principaux organisateurs. Une dizaine d’Espagnols travaillent ici. Parmi eux Juan Montiel, futur populaire acteur du groupe Iberia Terra Lliure, ainsi que Eusebio Gorochategui, rédacteur de El Socialista dans un proche avenir. La nuit tombe. Il faut vite rentrer vers le petit appartement, rue Saint Rome, où s’entasse la famille, six personnes avec ma tante, dans une trentaine de mètres carrés. Nous rallumerons la vieille cuisinière de fonte, seul chauffage de la maison et y ferons fondre la neige ramassée sur la terrasse, espace goudronné qui mène au WC turc de la vingtaine de locataires de l’étage. L’eau n’y arrive que six mois par an. Pas de lavabo, un simple évier de pierre ! J’aurais pu en chemin me remémorer les soucis passés, mais les enfants ne vivent pas de souvenirs. Ce que je sais de nos derniers et terribles jours en Espagne, c’est ma mère qui, au soir de sa vie, a accepté de les écrire d’une main tremblante. Voilà deux ans que nous avions traversé la frontière. Il faisait encore plus froid dans le train qui de Cerbère nous mènerait au boréal Mézières, alors que notre père nous attendait à Port-la-Nouvelle ! L’accueil dans un refuge y fut apprécié après la paille de Figueras et celle de Vesoul. Nous tarderons trois mois à le rejoindre, oh pour peu de temps, car il a trouvé du travail à Toulouse, à l’usine Bréguet. Le reste de la famille n’a pas le droit de suivre ! Pas de logement donc pas de regroupement familial. Ma mère en décide autrement. Nous abandonnerons Port-la-Nouvelle, ma première école, bourg où les guerres paraissent si lointaines. Elle berne les gendarmes et nous voilà dans la Ville rose.