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Daniel Matias

Enrique Tapia Jiménez, photographe de son exil

par José Martínez Cobo - photos de Enrique Tapia Jiménez

C’était une « ruée vers la survie ». Dans ce sauve-qui-peut, Enrique Tapia trouve matière à un reportage photographique poursuivi pendant plus de trente ans, et qui constitue un témoignage unique de l’exil.

 

Enrique Tapia, « rampant » de l’aviation républicaine, est remonté de base en base de Madrid jusqu’en Catalogne. À Arganda, sa ville natale près de Madrid, il a épousé, en pleine guerre, Felipa Herrero Pérez. Elle le suit donc dans son itinéraire et c’est à Barcelone que naît son premier fils, Enrique, en novembre 38. Il n’a pas encore trois mois lorsque se déclenche l’exode qui les propulse au Boulou sur un trajet semé d’embûches, de bivouacs. Tapia, débrouillard et bricoleur, a confectionné une valise qui le soir venu sert de berceau au bébé.
La frontière passée, Tapia gare sa camionnette dans la ville encombrée. Discipliné et naïf, il laisse là sa compagne et son fils pour aller régulariser son arrivée auprès de la Police. La chose est plus facile qu’il ne le pense : un officier s’offre même pour le guider et le mène directement... aux gendarmes qui l’incluent, malgré ses protestations, dans une colonne de réfugiés prête au départ. Il réussit à s’esquiver et revient vers les siens : il n’y a plus personne ! Disparus ! Pendant trois mois, il ne saura rien d’eux et ne les retrouvera que six mois plus tard.
Ces séparations sont fréquentes parce qu’elles sont la règle, une méthode. Si le Gouvernement français a une urgence – accueillir sans aucune préparation une incroyable masse d’exilés –, il a aussi une obsession : en renvoyer le plus grand nombre. Il n’est pas interdit de penser que certaines autorités, en isolant femmes et enfants – prétendant par là-même les préserver de l’horreur des camps, ce qui sera loin d’être le cas – voulaient favoriser leur retour vers l’Espagne. Conséquence voulue ou inévitable, la séparation des membres d’une même famille dans une totale désorganisation ajoute à la misère, à l’humiliation, au désespoir, une terrible angoisse. Les femmes démontreront, que se soit seules dans l’inimaginable exil ou dans l’Espagne franquiste répressive et affamée où elles reviennent en grand nombre, qu’elles savent affronter leurs responsabilités et sauver l’essentiel. Felipa et Enrique se retrouvent ainsi à Condom, dans le Gers, bien loin du Roussillon.
Argelès : seul dans la multitude
Désespéré, Tapia qui est tout sauf un aventurier, revient vers la gendarmerie et réintègre le cortège de ses compatriotes en route. D’après lui ils vont être recensés, hébergés... On les conduits à la plage d’Argelès, pour les y parquer. « Le petit homme », comme dirait Charlie Chaplin, étonné, affolé, incrédule y arrive avec son appareil photo Grade. La scène est épique. Dans un vaste espace marécageux se terminant sur une immense plage de sable, les militaires français – parmi lesquels des Sénégalais que les républicains confondent avec les « maures » abhorrés de Franco – poussent, par vagues, des masses sans cesse renouvelées de soldats et de civils, hommes, femmes, enfants, sans distinction aucune. Pas un abri en vue. La tramontane souffle, froide en cet hiver rigoureux. Rien d’autre que des poteaux et des barbelés qui vont quadriller le camp pour mieux parquer ce nouveau « bétail ». À la nuit tombée le froid devient menaçant et les réfugiés se groupent dans des trous creusés dans le sable. Ils y échangent leur peu de chaleur et bien sûr la vermine. La gale fera des ravages. Au matin des isolés ne se réveillent pas.
Se laver : il y a la mer ! Boire ? L’eau est longue à arriver et des pompes puisant sous le sable une eau saumâtre offrent la dysenterie en complément.
Peu à peu les choses s’organisent. Mais d’abord et toujours les barbelés – qui zèbrent les clichés de Tapia –, pour limiter, séparer. Enrique sera dans le camp des aviateurs. Ensuite, du pain, peu et mal distribué, et de l’eau, en bidons. Enfin arrivent des planches pour construire des latrines en bord de mer, des baraques... Et Tapia photographie. En particulier ce « parloir » improvisé en barbelés, qui sépare les pères de leur famille. « Au moins ils savent où sont les leurs ; pourvu que les miens ne soient pas dans ces conditions ; comment mon petit Enrique pourrait-il survivre...» pense-t-il. Et il photographie.
Argelès, Saint Cyprien, puis Gurs. Là, dans un camp qui a de « l’expérience », la situation est moins mauvaise et, surtout, les nouvelles de la famille arrivent. Curieusement, alors que le père partait vers l’ouest, vers Gurs, sa famille le croisait sans le savoir, allant vers Saint-Jean-Pla-de-Corts dans les Pyrénées Orientales. Ils finiront par se retrouver.


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