La terre nous sauvera
par Alberto Laggia
C’est dans l’Amérique latine des années soixante qu’elle a pris conscience que les paysans constituent la classe la plus affamée de la terre. Depuis lors, elle s’est prise de passion pour leur cause et est devenue chercheuse militante. Rencontre avec Silvia Pérez-Vitoria à l’occasion d’un récent voyage en Europe.
Sa vision du monde a changé radicalement lorsque, dans les années soixante, en Amérique latine, elle a touché du doigt l’une des contradictions sociales les plus terribles : voir que les paysans, ceux qui produisent la nourriture pour l’ensemble de la population, font partie de la classe la plus affamée de la terre. Les chiffres de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) ne laissent planer aucun doute : sur les 850 millions de personnes qui souffrent de la faim dans le monde, 650 millions sont des cultivateurs.
Ainsi Silvia Pérez-Vitoria a commencé à s’engager avec passion pour la cause de la classe paysanne, pour leur histoire et leur fin annoncée. De là est partie l’étude des mouvements pour l’occupation de la terre comme « Via Campesina » ou les « Sem Terra » brésiliens, jusqu’au « Landless Movement » sud-africain, et le Soc, syndicat des ouvriers agraires en Andalousie.
Dans son célèbre essai Les paysans sont de retour, paru en 2005 chez Actes Sud, cette chercheuse militante essaie de démontrer que notre monde n’aura de futur que si ceux qui cultivent la terre en ont un aussi.
« Les organisations paysannes » explique-t-elle, « ont formé avec le temps des microsociétés avec une grande qualité de vie, induisant une réflexion sur les formes alternatives à l’agriculture industrielle et uniformisée. De véritables universités sont nées, comme au Venezuela où sont formés les paysans de demain, en partant des savoirs ancestraux enseignés par les agriculteurs eux-mêmes ».
La technologie, la généralisation des produits chimiques et la globalisation, selon Silvia Pérez-Vitoria, font partie des principales causes du bouleversement et de l’appauvrissement de la culture paysanne. « La mondialisation met en concurrence déloyale des paysans qui ont des productivités complètement différentes d’un continent à l’autre. Pour cette raison, ajoute-t-elle, il faudrait passer du principe de « sécurité alimentaire » – qui prévoit aussi l’importation de cent pour cent des denrées – à celui de « souveraineté alimentaire » qui mise sur la production interne des besoins ».
« Le recours à des produits chimiques n’est qu’une des solutions possibles, et c’est la plus polluante. Il existe dans le monde au moins 500 millions d’ouvriers agricoles et d’agriculteurs qui n’utilisent pas de technologies industrielles, parce qu’il n’existe pas de solutions technologiques applicables partout ; en effet il faut toujours tenir compte de l’écosystème. » Et pour confirmer sa thèse, Silvia Pérez-Vitoria cite une autre information tirée d’un rapport publié par la FAO en 2007 : si toute l’activité agricole mondiale évoluait vers une agriculture biologique, abolissant ainsi l’utilisation de pesticides chimiques, chaque habitant de la terre aurait entre 2640 et 4380 kilocalories en plus. « C’est uniquement un problème de rapports politiques de force, parce que techniquement toutes les solutions existent déjà. Les multinationales représentent « un pouvoir dans le pouvoir », mais elles ne sont pas invulnérables. On peut citer par exemple la lutte en France des « Faucheurs volontaires » qui, en détruisant les cultures OGM, ont découragé Monsanto (colosse multinational des biotechnologies agraires, NDR) à investir encore dans notre pays dans des produits transgéniques ».
Une question qui nous concerne tous L’économiste aguerrie dénonce également à haute voix ce qu’elle définit comme « la dissimulation de la question paysanne », c’est-à-dire le fait que les problèmes agraires aient disparu des agendas politiques des gouvernements nationaux et de la Communauté européenne. En attendant, des signaux de tendance opposée sont visibles : « Je vois un retour à la terre chez beaucoup de jeunes français. On parle beaucoup de marché équitable et solidaire, de produits biologiques, de Slow Food. Mais il faut veiller à ce que ne ce soit pas seulement un phénomène de mode. Ce serait par exemple une erreur que de favoriser le commerce équitable et solidaire avec les pays lointains et ne pas soutenir le paysan qui vit dans une ferme non loin de chez nous.
« Il faut comprendre que la question paysanne nous concerne tous : notre alimentation, notre environnement, notre futur proche, notre style de vie et notre culture en dépendent. Cela ne signifie pas devenir des paysans, mais modifier l’aberrante notion de développement qui, jusqu’à aujourd’hui, a fait croire qu’il était possible de se débarrasser de ceux qui cultivent la terre ». A.L.