» Les réfugiés de la faim et ceux de la guerre…
Par Michèle Gazier
Émigration, immigration les deux faces d’une même médaille.
L’émigration républicaine espagnole, nous l’avons évoquée ici même sous la plume de l’historienne Geneviève Dreyfus-Armand, a marqué durablement la terre de France et plus particulièrement celle du Midi-Pyrénées… Aujourd’hui c’est à une journaliste et romancière : Michèle Gazier, traductrice des romans de Vázquez-Montalbán et de Juan Marsé, que nous empruntons ces pages tirées de « Mont-Perdu » son dernier livre publié au Seuil. Tous ceux que l’exil forcé a marqué de manière sensible se reconnaîtront sans peine dans le portrait d’une héroïne en quête de ses racines perdues.
"Tu exagères toujours et je n’arrive
pas à t’en
vouloir. Jamais tu ne m’as permis d’espérer
plus que cette amitié tendre peut-être préférable à un
amour sans amour. Aujourd’hui, il m’arrive
de penser que c’est toi qui avais raison. Nous partageons
encore l’amitié alors que d’autres,
qui eux s’aimaient d’amour, et que j’enviais
tellement, vivent désormais dans l’indifférence
ou mènent des vies séparées.
Mais qui as-tu vraiment, aimé, toi, ma belle endormie ? Toi qui as
passé le plus clair de ton temps à te chercher dans un pays que
tu as voulu tien, sous prétexte qu’il avait été celui
de tes aïeux. Tu disais à souhait que l’on t’avait appris
des mensonges ; on t’avait fait répéter,
avec tes petites camarades françaises, que tes ancêtres étaient
gaulois. Non, les tiens ne l’étaient pas, et par conséquent
toi non plus. J’avais beau en rire, tu n’en démordais pas.
Mentir à un enfant te semblait monstrueux. Et ce mensonge s’était
enfoncé dans ta chair au point de te blesser lorsque d’autres mieux
informés que toi, petites filles aux canines pointues, au regard acide, à la
langue bien pendue, t’avaient jeté à la figure en chantonnant
d’un air moqueur : « fille de réfugié, fille
de réfugié… » Tu avais pleuré, bêtement.
Et, en rentrant chez toi, tu avais demandé à ta mère :
-C’est quoi, une fille de réfugié ?"
Alors, elle qui s’était toujours voulue
française au point de changer son joli prénom
de Carmen en un très français Colette, elle
qui prétendait ne pas connaître, ne pas comprendre
la langue que dans son enfance lui avait parlée sa
mère, Espagnole de souche, elle t’avait regardée
avec juste ce qu’il faut de dureté pour arrêter
tes larmes :
-Eh bien, tu leur diras que c’est faux. Tu n’es pas une fille de
réfugié.
Tu étais repartie dans ta chambre, ta question dans la gorge :
c’est quoi, une fille de réfugié ? C’est quoi
un réfugié ?
