» Liberté, j’écris ton nom
Propos recueillis par Daniel Matias
Treize années de cachot et de torture dans une prison uruguayenne dénommée Libertad (sic).Tel fut le prix à payer pour Carlos Liscano au titre de son engagement pour la liberté et la justice. Face aux maux du corps surgiront des mots de tête. Celui qui se voyait bien mathématicien deviendra un déchiffreur d’humanité. Aujourd’hui, Carlos Liscano est entré dans le cercle fermé des grands noms de la littérature hispanique. Sans perdre sa liberté, chèrement défendue. Paroles d’un anticonformiste.
En lisant L’impunité des bourreaux on s’aperçoit que la presse s’est montrée terriblement silencieuse sur la quête obstinée de ceux qui, tel le poète argentin Juan Gelman dans votre récit, ont tout fait pour retrouver les enfants « volés » des dictatures. Comment l’expliquez-vous
?
Le silence de la presse sur les atteintes
aux droits de l’Homme de ce type est un phénomène universel. Prenons un exemple ici en France. Papon est mort et il n’a pas eu à rendre compte de la mort des centaines d’Algériens jetés dans la Seine en 1961 alors qu’il était préfet de Paris. La presse n’avait jamais évoqué cette tragédie jusqu’à ces dernières années. Quand une guerre ou une dictature se termine, bien souvent la société choisit le silence. Notamment du fait que des politiques, des patrons de médias conservent des responsabilités malgré leur implication dans la période tragique vécue précédemment. Pour certains, le silence est conscient, pour d’autres – les jeunes journalistes par exemple – il provient d’une méconnaissance des faits. Et puis les gens ne veulent pas parler de tout ça par peur de revoir surgir la même situation. C’est pour cela que la société uruguayenne a voulu l’impunité(1). Ce sont toujours les victimes qui veulent oublier. Et quand il y a une dictature, tout le monde est victime.
Diriez-vous que la transition démocratique en Espagne a été mieux gérée
?
On peut difficilement comparer avec l’Uruguay car l’Espagne a connu une véritable guerre civile. Ce qui est certain, c’est que les héritiers du franquisme – parmi eux le Parti Populaire – n’ont pas voulu, et ne veulent toujours pas, entendre parler de mémoire. Ni l’Eglise catholique d’ailleurs. Il y a toujours des statues de Franco ou des rues en son honneur. On trouve dans certaines églises des plaques rendant hommage aux victimes franquistes, mais pas une seule pour les républicains. 70 ans ont passé et c’est seulement aujourd’hui que l’on cherche les fosses des fusillés. Et ce malgré le fait que tout le monde sache où elles se trouvent et en dépit du passage au pouvoir de gouvernements socialistes. La mémoire est un problème tellement complexe qu’il affecte tous les aspects de la vie. Le désir de construire, de laisser derrière soi le passé est inhérent à l’être humain, mais la mémoire est seulement « retirée »; elle peut revenir aujourd’hui ou dans cent ans.